9.2.06

Delanoë et Sarkozy : même combat !

Dans son livre Pariscide, François Devoucoux du Buysson rapproche Sarkozy et Delanoë qui appliquent selon lui la même recette : le double com’ (communication et communautarisme).

Communication et communautarisme… Est-ce là la formule magique dans laquelle se niche cette arlésienne qu’est la « nouvelle façon de faire de la politique » ? Est-ce dans le double com’ pratiqué par Bertrand Delanoë qu’il faut chercher la clé de la fameuse « politique autrement » ?

Le maire de Paris, qui excelle dans le délicat maniement des moyens de communication et des phénomènes communautaires, semble en être convaincu. Mais il n’est pas le seul à recourir au double com’ dans le but d’asseoir son ambition. Un homme comme Nicolas Sarkozy utilise en effet des recettes qui sont très proches de celles du maire de Paris. Cela leur réussit d’ailleurs plutôt bien puisque tant Nicolas Sarkozy que Bertrand Delanoë semblent sortir du lot dans une classe politique assez terne qui peine à se renouveler.

Une méthode commune

Les professionnels de la communication s’accordent à dire que Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy sont des virtuoses dans l’utilisation des médias. Leur leitmotiv, visant sinon à excuser du moins à justifier leur omniprésence dans les médias, c’est que les hommes politiques d’aujourd’hui doivent utiliser les moyens d’aujourd’hui pour s’adresser aux citoyens. Pour Bertrand Delanoë, comme pour Nicolas Sarkozy, la communication n’est pas un moyen d’agir mais une forme de l’action. Dans un microcosme politique français quelque peu rouillé par une longévité des carrières unique dans les démocraties occidentales et une culture d’irresponsabilité tout aussi exceptionnelle, énoncer clairement un problème, c’est déjà faire un pas vers sa solution. Et puis, même si cette attitude tranche avec la lâcheté et la langue de bois ambiante, elle ne coûte pas bien cher…

Dans cette configuration, il s’agit moins d’agir que de faire savoir que l’on agit. Plus que le volontarisme lui-même, c’est l’affirmation sans cesse rabâchée du volontarisme qui peut toucher les masses. Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy partagent tous deux la conviction que la France est passée d’une république marquée par une double tradition parlementaire et césariste à une démocratie d’opinion où l’image joue un rôle déterminant. Un système ou la forme compte autant que le fond. Si ce n’est davantage… Dans une démocratie d’opinion, le ressort de la fonction politique repose moins sur la représentation que sur l’identification. Aussi les hommes politiques « modernes » se montrent-ils de façon ostentatoire aux côtés de stars du show-biz ou du monde sportif. Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy, qui disposent de solides relations parmi les célébrités, partagent le souci de toujours associer des people à leurs campagnes électorales ou à leurs grands rendez-vous politiques.

Calant soigneusement leurs déplacements et leurs interventions sur les agendas journalistiques ou sur l’horaire des journaux télévisés, Nicolas Sarkozy et Bertrand Delanoë sont des clients rêvés pour les médias. Ceux-là, d’ailleurs, le leur rendent bien. A force de le marteler, ils ont ainsi réussi à faire croire à l’opinion que Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy incarnaient une sorte de renouveau de la politique en surfant sur l’aspiration au changement des citoyens. Les médias insistent en effet davantage sur la popularité récente du maire de Paris et du président de l’UMP que sur le fait que le premier est un élu parisien depuis la fin des années 1970 et que le second appartenait aux instances dirigeantes du RPR dès la fin des années 1980…
Pour donner de quoi se nourrir à des médias insatiables et se montrer au grand public, Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy n’hésitent pas à mettre en scène leur intimité. Tous deux ont en commun d’être les hommes politiques français qui sont allé le plus loin dans l’utilisation de la vie privée à des fins politiques. Posant régulièrement avec sa femme dont il a fait un personnage public au même titre que lui, Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à filmer et à faire parler son fils de sept ans pour le congrès qui l’a intronisé président de l’UMP en novembre 2004. Quant à Bertrand Delanoë, qui s’est fait connaître du grand public en révélant son homosexualité à l’occasion d’une émission de télévision, il n’est pas rare qu’il évoque ses souvenirs d’enfance ou ses relations avec sa mère pour justifier ses choix politiques.

Outre leur goût immodéré pour la communication, Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy se retrouvent sur leur approche communautaire de la société. Tout comme le maire de Paris, Nicolas Sarkozy est un obsédé de l’identité. C’est en effet un thème récurrent dans son discours, lorsqu’il explique avoir changé d’avis sur le pacs après avoir compris que l’homosexualité était une « identité » ou quand il défend la discrimination positive au motif qu’il ne faut pas « humilier les identités ». Nicolas Sarkozy et Bertrand Delanoë ne voient pas le peuple français comme un tout mais plutôt comme une somme de communautés structurées autour de la notion d’identité. En cela, ils sont l’un et l’autre influencés par leur expérience de la politique municipale. N’étant pas issus de l’ENA, ce qui est plutôt rare à ce niveau de responsabilités, Nicolas Sarkozy et Bertrand Delanoë se revendiquent plus volontiers du « terrain » que du service de l’Etat. Elus locaux plutôt que grands commis, Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy conçoivent la République française comme une mairie en plus grand. Par leur histoire familiale, ils sont plutôt des français venus d’ailleurs : de père hongrois, Nicolas Sarkozy est issu de l’immigration tandis que Bertrand Delanoë a connu l’épisode du rapatriement après l’indépendance de la Tunisie. C’est peut-être pour cela qu’ils sont l’un et l’autre si étrangers à la tradition paysanne et provinciale qui a structuré le personnel politique de la France. Une différence fondamentale avec des hommes politiques comme François Mitterrand ou Jacques Chirac.

La même ambition

Leur pratique commune du double com’ rapproche Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy. Tous deux sont en effet de purs politiciens. Le métier d’avocat est pour Nicolas Sarkozy ce que le conseil en communication est pour Bertrand Delanoë : quelque chose de respectable à inscrire dans la case profession, une couverture. Depuis toujours, leur métier, c’est la politique. Elus très jeunes l’un et l’autre, ils n’ont depuis jamais pris leurs distances à l’égard de la politique ni renoncé à exercer un mandat. Sans doute grisés par l’expérience précoce du succès et des responsabilités, ils ont aussi connu l’échec pour avoir voulu aller trop vite, Bertrand Delanoë en 1986 avec un parachutage raté dans le Vaucluse aux élections législatives, Nicolas Sarkozy en 1995 avec la défaite d’Edouard Balladur qu’il avait choisi de soutenir à l’élection présidentielle. Il en est résulté pour eux une traversée du désert qui les a marqués.

Ces deux-là ne pouvaient pas s’ignorer bien longtemps. On peut même dire qu’ils se reconnaissent mutuellement. Interpellé par le « coming-out » télévisé de Bertrand Delanoë, Nicolas Sarkozy lui consacre un passage de son livre intitulé Libre pour critiquer cette initiative. En réponse, Bertrand Delanoë écorne dans son propre ouvrage, La vie, passionnément, la façon dont Nicolas Sarkozy a fait de sa vie familiale un élément de sa stratégie politique. Nicolas Sarkozy est d’ailleurs le seul homme politique de droite sur lequel s’attarde le maire de Paris dans son livre. Si, à coup sûr, Nicolas Sarkozy et Bertrand Delanoë se sont reconnus, d’aucuns prétendent qu’ils se sont aussi connus. Dans la biographie qu’il a consacrée au maire de Paris, le journaliste Philippe Martinat relate une rencontre entre les deux hommes, par l’entremise de leur ami commun Max Guazzini, le fondateur de NRJ, qui aurait eu lieu en 1986 pour faciliter un arrangement entre Dalida et le fisc. L’anecdote est sujette à caution dans la mesure où Philippe Martinat prête alors à Nicolas Sarkozy une autorité sur les services fiscaux qu’il n’exercera comme ministre du budget qu’à partir de 1993. Si toutefois elle était véridique, cette histoire d’une rencontre dans des circonstances où la politique et le show-biz s’emmêlent serait assez symbolique de ce qui rapproche Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy : les stars et leurs projecteurs, les réseaux d’influence et leurs antichambres.

Mais ce qui les unit avant tout, c’est leur ambition. Une même ambition. L’Elysée… L’un et l’autre ont déjà mis leurs pas dans ceux de Jacques Chirac : Bertrand Delanoë en lui succédant à la mairie de Paris après la parenthèse Tibéri, Nicolas Sarkozy en prenant la tête du parti majoritaire à droite. Cela ne leur suffit pas et, si la volonté de Nicolas Sarkozy de se présenter à l’élection présidentielle est notoire, Bertrand Delanoë se prépare lui aussi activement à cette échéance. Peut-être pas en 2007. Quoique… Si jamais, d’aventure, le PS était en mal d’une candidature fédératrice, Bertrand Delanoë pourrait se laisser convaincre de jouer le rôle du sauveur qui met tout le monde d’accord et faire taire les divisions. Il se souvient aussi qu’il doit en bonne partie son élection à la mairie de Paris à un concours de circonstances aussi inattendu que favorable : la démission de Georges Sarre, pour cause de scission chevènementiste, de la présidence du groupe socialiste au Conseil de Paris en 1993 puis la mise à l’écart de Dominique Strauss-Kahn en 1999, en raison de soucis judiciaires, et enfin le retrait in extremis de Jack Lang de la course à la candidature en 2000, après sa nomination au gouvernement de Lionel Jospin. Bertrand Delanoë sait qu’il ne faut jamais insulter l’avenir.

La politique-spectacle

Par leur pratique commune du double com’, Nicolas Sarkozy et Bertrand Delanoë apparaissent ainsi comme deux jumeaux politiques. Pour eux, cette méthode de conquête de pouvoir et d’exercice des responsabilités correspond à une vision moderne de la politique, en phase avec les valeurs de l’époque et l’attente de la population.

En alliant la communication, poussée à son paroxysme par l’utilisation de la vie privée, et le communautarisme, à travers une déclinaison du discours en fonction de la diversité des identités, Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy agissent à la fois sur l’émetteur et sur le récepteur et relèguent au second plan le message adressé. Ils réduisent ainsi la politique à sa dimension marketing. Car le double com’ est avant tout un fantasme de publicitaire, celui d’une société segmentée comme un marché où chaque catégorie, rangée dans le rayon qui lui correspond, reçoit un message personnalisé et taillé sur mesure. C’est une vision où le collectif fait place à une multitude de groupes identitaires qui coexistent plus qu’ils ne cohabitent, dans une logique où la non-agression réciproque prévaut sur la solidarité. Une vision contraire à la tradition républicaine d’un peuple en mouvement capable de surmonter ses contradictions et ses querelles pour se rassembler autour d’un homme ou d’institutions animés par des valeurs communes comme l’indépendance et la liberté dans le cas de la France. Des hommes comme Bertrand Delanoë et Nicolas Sarkozy ne s’adressent pas au peuple dans son ensemble mais cherchent à séduire ses composantes une à une. Leur ambition n’est pas de rassembler les Français mais de fédérer les communautés. C’est plus facile mais c’est moins noble…

Le double com’ n’est rien d’autre que l’américanisation de la vie politique poussée à son paroxysme. L’exercice souriant et tapageur d’une politique conçue comme un spectacle où la confrontation des idées fait place à la présentation de plusieurs numéros sous l’arbitrage de l’applaudimètre. Le double com’ qui fait prévaloir l’image sur le discours et l’identité sur la solidarité aboutit à l’avènement d’une politique coupée des réalités économiques et sociales. Une politique virtuelle indifférente à l’abstention qui est pourtant le meilleur indicateur de l’écoeurement qu’elle suscite et du découragement qu’elle provoque. Un spectacle qui se poursuivrait malgré les spectateurs qui se lèvent et quittent la salle peu à peu. « The show must go on… ».

Bien sûr, il y a déjà longtemps que la politique ne parle plus et ni Bertrand Delanoë ni Nicolas Sarkozy ne sont responsables de cette situation. Disons plutôt qu’ils s’en accommodent et qu’ils s’efforcent d’en tirer parti. N’étant pas de la trempe de ceux qui inversent le cours des événements et entraînent leurs contemporains, ils préfèrent considérer comme acquis ce qui est et faire avec. Ce qu’ils préparent à la France, c’est un duel qui leur semble inéluctable, celui qui opposerait Sarkozy le républicain à Delanoë le démocrate. Un concours d’estrades, une bataille homérique de petites phrases, un calcul d’audimat entre le Vivement Dimanche de Nicolas Sarkozy et le Vivement Dimanche de Bertrand Delanoë. Un casting géant devant les Français : « Si vous voulez Nicolas le sécuritaire volontaire, tapez 1 ; si vous préférez Bertrand, le pragmatique dynamique, tapez 2 ».

Extrait de François Devoucoux du Buysson, Pariscide, Les gâchis de l’ère Delanoë (La Table Ronde)