29.1.06

L’histoire rocambolesque des archives homosexuelles de la mairie de Paris

Comment, pour satisfaire à une promesse de campagne aux communautaristes gay, le maire de Paris s’est embourbé depuis plus de trois ans dans un projet foireux de centre d’archives homosexuelles dont il ne sait plus comment sortir.

Une promesse électorale aux communautaristes gay

La décision qui a présidé à la création du Centre d’Archives et de Documentations

Homosexuelles de Paris (CADHP) est la concrétisation d’une promesse de campagne faite par Bertrand Delanoë quelques semaines avant les élections municipales, dans une lettre du 2 mars 2001 adressée aux quarante associations membres du conseil politique de la Lesbian and Gay Pride. Une promesse écrite du candidat qui ne figurait nulle part dans son programme électoral officiel distribué aux électeurs de la capitale… Mais un engagement pris aussi de son côté par Christophe Girard, tête de liste des Verts dans le 4ème arrondissement et futur adjoint à la culture de Bertrand Delanoë (1).

Après que Bertrand Delanoë eût pris ses marques dans ses nouvelles fonctions, les associations réclamant un centre d’archives homosexuelles revinrent à la charge. Le projet du CADHP fut voté en septembre 2002 par le Conseil de Paris qui lui attribua une première subvention de 100.000 euros. Un vote à l’unanimité des groupes politiques puisque “l’Association de Préfiguration du CADHP et la mairie de Paris ont discrètement sollicité Jean-Luc Roméro, président-fondateur de l’association des Elus Locaux Contre le Sida pour qu’il sensibilise quelques élu-e-s de droite pour éviter des dérapages homophobes lors de la session qui examinera cette question” (2). Philippe Séguin finit par ordonner à la droite parisienne de voter le projet de centre d’archives homosexuelles. Une soudaine homophilie à l’unisson, inspirée surtout par la crainte des élus de droite d’être taxés d’homophobie (3) s’ils s’opposaient à ce projet aux contours pourtant mal définis et dont l’urgence ne sautait pas aux yeux…

Sous les flèches des amazones

Mais le maire de Paris était loin de se douter qu’avec l’aboutissement de cette première étape, les ennuis ne faisaient pourtant que commencer. Alors que la droite se réfugiait dans un mutisme prudent, l’opposition au projet d’archives homo surgit là où l’on ne l’attendait pas.

Des militantes lesbiennes, emmenées par la sociologue Marie-Hélène Bourcier et l’historienne Marie-Jo Bonnet, protestèrent bruyamment contre un projet qui les excluaient en faisant la part belle à l’homosexualité masculine. Prenant la presse à témoin, ces amazones en colère firent circuler une pétition intitulée “Archilesb !” dans le but de dénoncer “l’hégémonie gay” dont témoignaient selon elles la faible présence des femmes au sein du comité de pilotage du projet d’archives homosexuelles et la première sélection de livres pour le fonds documentaire, dominée par les auteurs masculins. La pétition -qui recueillit plusieurs centaines de signatures dans le milieu universitaire- réclamait aussi que la générosité de la mairie à l’égard du milieu associatif gay bénéficiât aussi aux associations lesbiennes. Et Libération de rapporter “qu’une partie du mouvement lesbien est en guerre ouverte contre « le pouvoir gay hégémonique et normatif » qui sévirait à Paris, notamment à l’Hôtel de Ville” (4). L’homo étant un loup pour l’homo, le projet du maire visant à souder la “communauté homosexuelle” dégénérait en “gayguerre” communautaire…

C’est sans doute pour faire taire ces furies et ne pas trop attirer l’attention des médias sur son très communautariste projet d’archives homosexuelles que la mairie de Paris attribua peu de temps après des subventions, pour respectivement 10.000 et 15.000 euros, aux associations Archives Recherche Culture Lesbienne et Cineffable dont les pratiques sont discriminatoires puisque les manifestations qu’elles organisent sont interdites aux hommes. Et c’est ainsi que pour éviter le scandale sur son centre d’archives, Bertrand Delanoë se vit accusé de “sexisme à l’envers” par une presse goguenarde, et pas qu’en France d’ailleurs (5).

Un chef de projet pour le moins louche

La conduite du projet de centre d’archives homosexuelles fut confiée à Jean Le Bitoux, un ami de l’adjoint à la culture, Christophe Girard. Par la suite, Jean Le Bitoux se fera confortablement salarier “responsable du comité d’acquisition” de l’Association de Préfiguration du CADHP qu’il a lui-même créée (6).

Fondateur du magazine Gai Pied et ancien pionnier du minitel rose dans les années 1980, Jean Le Bitoux est un vieux routard du militantisme homosexuel. Il fut ainsi à l’origine de la Maison des Homosexualités, une structure associative décriée jusque dans le milieu homosexuel -et notamment par Act Up- pour sa gestion hasardeuse de subventions de l’Agence française de lutte contre le sida et du ministère de la culture pour -déjà- la création d’un centre d’archives homosexuelles. Jean Le Bitoux est aussi à l’initiative de la création du Mémorial de la Déportation Homosexuelle qui a provoqué la colère des associations de déportés comme la FNDIRP (Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes) et l’UNADIF (Union Nationale des Déportés et Internés Français) en raison des libertés qu’elle a prises avec la rigueur historique dans le but d’instrumentaliser à des fins militantes la question de la déportation (7).

Mais ce qui, par-dessous tout, donne un parfum de soufre à Jean Le Bitoux, c’est son insistance à justifier la pédophilie. En témoignent notamment ses propos dans le magazine gay Illico, en mars 2001, au lendemain de l’élection de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris :“En France, l’homosexualité vient d’une culture pédophile avec André Gide. (…) Dans le discours du GLH (Groupe de Libération Homosexuelle) à partir de 1975, il y a tout un héritage du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) notamment sur la question pédophile. A l’époque, il s’agissait de libérer son corps, libérer ses fantasmes. (…) Dans les années 70, tout est à libérer y compris l’enfant qui est corseté comme la femme, comme l’homosexuel. Aujourd’hui, on ne parle plus du tout du même enfant. L’enfant des années 70 était l’esclave d’une vieille civilisation, l’enfant d’aujourd’hui est extrêmement sacralisé. (…) Dans les années 70 déjà, la pédophilie est un sujet tabou. Il y avait cependant une conscience collective qu’il fallait libérer tout cela. (…) Le tabou de la pédophilie cache toute cette période où on est adolescent, où on a des désirs mais où on reste en carafe parce que rien n’est possible. (…) On a inventé un homosexuel qui laisse de côté la question pédophile. (…) Aujourd’hui, je pense que les pédophiles sont toujours les boucs émissaires des homosexuels. Le débat n’est plus du côté d’un espace de liberté que les pédophiles n’ont toujours pas mais du côté de la jeunesse des homosexuels”.

Au nom du vieux discours soixante-huitard sur l’émancipation, Jean Le Bitoux associe donc homosexualité et pédophilie, se livrant ainsi à un amalgame que l’on a plutôt l’habitude de trouver dans la prose d’extrême-droite. Aussi n’est-ce sans doute pas un hasard si les statuts déposés en préfecture le 19 décembre 2001 fixent à l’association de préfiguration du CADHP un objet qui va au-delà de l’homosexualité et parle plutôt de “recherches sur les sexualités minoritaires”, ce qui permet d’englober bien d’autres pratiques…

Le naufrage, puis le replâtrage, d’un projet maudit

Richement doté et soutenu par la mairie de Paris, qui s’est engagée à plusieurs reprises sur ce dossier, le projet de centre d’archives homosexuelles a pourtant rapidement sombré, malgré les affirmations de Bertrand Delanoë : “Je souhaite que ce projet voie le jour (…). L’horizon sera plutôt 2003. En tout état de cause, le dossier est porté par des personnes compétentes et sérieuses. Nous examinons d’ailleurs la possibilité de les aider à réaliser une étude de faisabilité précise, dès cette année”. (8)

Alors que l’ouverture de ce centre d’archives était initialement prévue pour la Gay Pride 2003 (9), ce projet s’est embourbé dès le début comme l’ont découvert les associations homosexuelles -plus vigilantes sur ce dossier que la presse généraliste et les élus- en apprenant au cours de l’été 2004 que Jean Le Bitoux avait été remercié par la mairie. Le site internet du CADHP était désactivé en février 2004 et les portes du local que lui avait attribué la Ville de Paris restaient closes au public. Plusieurs collections d’archives privées de personnalités homosexuelles auraient été listées, sans leur accord ou à leur insu, comme donateurs d’office au projet municipal donc le fonds d’archives fait grandement défaut (10).

Pendant ce temps-là, les 100.000 euros de dotation du projet se sont évaporés. En effet, comme le montrent les comptes du CADHP pour 2003 et 2004 (cliquer ici), plus de la moitié de la somme est partie en salaires (pour quel travail ?), le reste étant majoritairement englouti dans de mystérieuses “charges externes”.

Cette bérézina a obligé la municipalité à reprendre les choses en main. Quitte à renouer avec des pratiques autrefois vilipendées par les socialistes parisiens… En effet, l’association de préfiguration du centre d’archives homosexuelles est désormais présidée par Stéphane Martinet, ancien président d’Homosexualités et Socialisme, un cercle lié au PS, et adjoint au maire du 11ème arrondissement. Un mélange des genres qui a de quoi surprendre quand on se souvient qu’en 1999, l’opposition socialiste à Jean Tibéri avait vivement critiqué l’attribution de subventions à des associations présidées par des adjoints au maire en soulignant “les risques juridiques” que comportaient ces “modes de gestion aux marges de la légalité”. La gauche parisienne semble avoir oublié cet avertissement de bon sens. Un trou de mémoire surprenant pour une municipalité qui prétend fonder des archives…

Afin de repêcher le projet mort-né du CADHP, l’association de préfiguration va sous-traiter à une société de conseil le rapport de faisabilité qu’elle n’avait pas réussi à pondre elle-même au bout de plusieurs années. Mais cette société spécialisée dans le domaine social et santé offrait-elle les gages de sérieux et d’indépendance nécessaires pour redonner un semblant de crédibilité au projet de la municipalité ? Le marché fut en effet attribué à CCMO Conseil, une société créée opportunément le 21 octobre 2004 par Olivier Maguet, président de l’association FAGG (Formation pour une Approche de la question Gaie et de l’identité de Genre). Plusieurs “formateurs” de FAGG, comme Jean Le Bitoux, membres du conseil d’administration de l’AP CADHP, font office d’”intervenants” dans des sessions de formation sous-traitées par la mairie de Paris pour éduquer à la question gaie et de l’identité de genre ses agents municipaux. Au cours de séances facturées 1.700 euros par jour aux contribuables parisiens (11), Olivier Maguet intervenait en tant qu’expert de la “méthodologie de projet communautaire”…

CCMO Conseil rendit son rapport en juin 2005. Ce document explique “la nécessité d’un dispositif spécifique pour les sources archivistiques et documentaires du monde LGBT” (page 9) en allant chercher des justifications dans des références historiques et/ou scientifiques aussi sérieuses telles que : “Paris a par ailleurs toujours été en quelque sorte la capitale LGBT de la France. Déjà en 1616, Agrippa d’Aubigné, dans les “Tragiques”, comparait Paris aux “Sodome et Gomorrhe brûlantes””… Comme on pouvait s’y attendre, le rapport chargeait aussi la barque en matière de budget : page 63, la phase de configuration (30 mois sur la période 2005-2007) se voyait dotée d’un budget de 820.000 euros, soit un montant annuel de 327.000 euros. Un montant bien supérieur aux quelques 182.000 euros prévus dans le projet initial…

Et tout ça pour quoi ? La page 24 du rapport, consacrée à “La nature des sources archivistiques et documentaires LGBT relevant des compétences du Centre”, donne un avant-goût de ce que l’on trouverait entre autres au centre d’archives :“- un tee-shirt de l’association Gay Pride Paris qui informe sur une partie de la réponse associative à la question de la visibilité ;- un godemiché ou un cockring qui informe sur les pratiques sexuelles;- une étoffe en forme de triangle rose qui informe sur la déportation des homosexuels sous le règne du nazisme en Europe ;- une digue dentaire qui informe sur la sexualité sans risque chez les lesbiennes ;- une parure de Drag Queen qui informe sur un mode de vie et une visibilité LGBT…”. (12)327.000 euros par an pour de telles âneries !

Le ministère de la culture à la rescousse de Delanoë ?

La tournure lamentable prise par le projet d’archives gay du maire de Paris a délié les langues.

Ainsi, dans son dernier livre (13), Marie-Hélène Bourcier résume bien la situation : “Le double discours doit cesser : la mairie de Paris ne peut plus continuer de dire qu’elle n’interfère pas avec l’association alors que le dossier scientifique plus que défaillant a été validé par ses services en 2001 et qu’elle se doit de demander des comptes sur l’argent public confié au CADHP. Le problème, c’est qu’il devient évident qu’il s’agit de réaliser une promesse électorale à n’importe quel prix” (13). Les déboires du maire de Paris font aussi ricaner à Lyon où, plus discrètement -et plus efficacement- qu’à Paris, un centre d’archives homosexuelles a ouvert avec le soutien du maire socialiste Gérard Collomb. Le promoteur de ce projet, Michel Chomarat, ne se prive d’ailleurs pas de critiquer la méthode employée à Paris : “Vu de Lyon, on croit rêver face à l’incurie récurrente des initiateurs de ce projet et au manque de contrôle manifeste des deniers publics. Les gays parisiens seraient-ils au-dessus des lois de la République ? Comment en est-on arrivé à ce point d’amateurisme et de copinage quand on connaît la situation en province ? (…)

Je connais bien la démarche généreuse et désintéressée de Phan Hoang, et ce n’est peut-être pas un hasard si nous étions ensemble à la dernière Gay Pride, à Paris pour récolter le maximum de documents tout au long du parcours pendant que d’autres discutaient sur la place des godes dans un centre d’archives virtuel” (14).

Pour tenter de gommer les faiblesses structurelles de son projet foireux, la Ville de Paris l’a fait valider par le centre départemental des archives de Paris. Comme l’écrit le magazine E-llico (qui, selon le budget du projet initial, devait bénéficier d’encarts publicitaires du CADHP…) dans un article de janvier 2006 : “Ce contrôle (sur la méthodologie et la dimension scientifique du projet) avait été demandé il y plusieurs mois par Odette Christienne, adjointe au maire de Paris en charge du patrimoine, qui entendait ainsi se prémunir d’éventuelles attaques sur un dossier qui a connu de nombreux soubresauts” (15). Une formalité essentielle pour redonner un peu d’aplomb à un projet qui avait du plomb dans l’aile.

En attendant l’étape suivante : débloquer une subvention du ministère de la culture. C’est du moins ce qu’annonçait E-llico dans le même article. Ainsi, la droite qui avait déjà stupidement voté la première subvention de 100.000 euros de la Ville de Paris, et s’est ainsi privée de la meilleure occasion à ce jour de confondre Bertrand Delanoë en pointant le décalage entre son discours sur l’éthique publique et ses pratiques de réseau, s’apprêterait à le tirer du guêpier qu’est le CADHP en prenant sa part à ce scandale. Avec de tels ennemis politiques, le maire de Paris n’a pas besoin d’amis !

Article repris du site www.communautarisme.net

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(1) Répondant à un questionnaire du Centre Gai et Lesbien adressé aux candidats, Christophe Girard écrivait au sujet de la revendication d’un “rayon gai et lesbien dans les bibliothèques municipales”: “j’aimerais la création d’un grand centre de documentation”.
(2) E-llico.com, 9 septembre 2002. L’association ELCS de Jean-Luc Romero a vu ses subventions de la Ville de Paris augmenter significativement depuis 2001.
(3) Christophe Girard s’était chargé de sermonner -d’avertir ?- ses collègues de l’opposition : Pour éviter qu’il y ait des drames et des suicides en chaîne, je crois que si notre Assemblée ici, qui a manifesté à part quelques voix discordantes, plutôt beaucoup de tolérance, beaucoup de progrès à l’endroit des mœurs, vote largement cette subvention, je crois qu’on en sortira grandis, et qu’on donnera de Paris un exemple à la fois de modernité et aussi de tolérance, et plus que de la tolérance, de respect, car c’est ce que nous demandons, les uns et les autres, quand on est concerné dans notre chair, le respect (Conseil de Paris, 23-24 septembre 2002).
(4) Libération, 7 décembre 2002.
(5) Voir la revue de presse du Perroquet Libéré
(6) Statuts déposés à la préfecture de police le 19 décembre 2001.
(7) Jean Le Bitoux soutient en effet la légitimité d’une reconnaissance par les autorités françaises des Triangles Roses, symboles de la déportation homosexuelle, alors qu’une telle persécution, effectivement mise en œuvre à l’intérieur du IIIème Reich -dont les limites englobaient l’Alsace et la Lorraine après l’armistice de 1940-, n’a pas concerné la France de Vichy. Jean Le Bitoux a présidé le Mémorial de la Déportation Homosexuelle dans les années 1990, succédant à un personnage passé depuis à la postérité puisqu’il s’agit de Thierry Meyssan, qui connut son heure de gloire en affirmant dans un livre qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001… Malgré des références aussi fantaisistes, le Mémorial de la Déportation est parvenu, grâce à un intense travail de lobbying en coulisses, à obtenir le soutien politique du premier ministre, Lionel Jospin, et du maire de Paris, Bertrand Delanoë, au printemps 2001.
(8) Illico, 13 décembre 2001.
(9) Planning de préfiguration du CADHP, page 16.
(10) Le fondateur de l’Académie Gay et Lesbienne, B. Phan Hoang, un ancien libraire qui, pendant près de trente ans, a constitué un fonds d’archives riche de plus de vingt mille documents, a été vertement éconduit lorsqu’il demanda à la mairie de Paris un local susceptible d’accueillir sa collection unique en son genre. Une solution, qui aurait permis à la municipalité parisienne de faire des économies significatives en utilisant des fonds documentaires déjà constitués…
(11) Selon la plaquette FAAG de l’année 2005, page 22.
(12) Rapport de préfiguration d’un centre des mémoires LGBT Paris/Île-de-France.
(13) Marie-Hélène Bourcier, Sexpolitiques, Queer Zones 2, La Fabrique Editions, 2005.
(14) Cité par Têtu, novembre 2004.
(15) E-llico, publié le 10 janvier 2006.